La confédération générale du travail (CGT) a tenu son 49ème congrès à Nantes, du 7 au 12 décembre 2009. Il a été l’occasion de manifester des transformations dans la stratégie de la confédération syndicale française la plus ancienne. Des changements de structure au sommet accompagnent un repositionnement vers un syndicalisme plus pragmatique dans une période de crise syndicale qui dure. Les mille délégués issus des syndicats de base ont largement approuvé le bilan et les orientations proposées (entre 73% et 86 % suivant les votes). Des opposants se sont manifestés, un peu plus nombreux qu’à l’habitude (22% au maximum dans les votes), mais sans que cela constitue le signe d’une opposition porteuse d’une alternative. Ce congrès confirme un rapprochement d’orientation avec la CFDT qui reste néanmoins la principale rivale. Il indique surtout que la CGT compte prendre en charge sa propre transformation pour s’adapter à un salariat transformé. Une confédération en mal de transformations La CGT affirme regrouper plus de 654 000 adhérents – dont 117 000 retraités – ce qui la positionnerait légèrement derrière la CFDT en la matière. Mais elle peut mettre à son actif de meilleurs résultats électoraux sur les lieux de travail. Et elle s’impose dans le scrutin ouvert à tous les salariés du privé pour élire les juges du travail (les prud’hommes). La CGT y obtient 33,56 % des voix en décembre 2008, contre 21,67 % pour la CFDT et 15,68 % pour FO. Cela s’explique en partie par une plus forte densité de la présence de la CGT sur le terrain. La confédération revendique 22 000 lieux d’implantation qui, s’ils sont peu fournis en adhérents, sont bien identifiés par les électeurs.
Avec son secrétaire général, Bernard Thibault, la CGT ne peut que constater que ses ambitions concernant l’accroissement des adhésions n’ont pas été réalisées. Les quelques progrès enregistrés sont très insuffisants. Ils laissent de larges plages de l’économie vides de toute présence syndicale. Surtout, ; il indique les distances prises par des fractions importantes du salariat à l’égard du syndicalisme : les jeunes, les précaires en particulier, restent en dehors de l’organisation syndicale. Lorsqu’ils ont des contacts avec elle, ils ne les pérennisent pas. La responsabilité en est partiellement imputable à des structures qui manquent de souplesse, voire se comportent, suivant B. Thibault, de façon « patrimoniale » à l’égard de leur champ de responsabilité plutôt que de façon dynamique pour accroître l’audience d’ensemble de l’organisation.
Les mutations de l’économie et du salariat obligent la confédération et ses organisations à se transformer, c’est la tâche principale fixée par le rapport présenté en début de congrès et entérinée par les congressistes. « Chaque organisation devra réfléchir avec les syndicats à sa propre évolution » d’ici 2011. Il s’agit d’un objectif très lourd en termes organisationnels, dans une période où les structures instituées tendent à se replier sur elles-mêmes. Dans cette perspective, le secrétaire général a dû se défendre de vouloir « centraliser » une organisation qui repose fondamentalement sur l’autonomie de décision de ses syndicats de base. Il a dû aussi se défendre de vouloir copier d’autres organisations, et réaffirmer la « démarche autonome de la CGT, découlant de ses orientations depuis plusieurs congrès et visant à être la CGT de toutes et de tous ». Il y a donc aussi à cette occasion une réaffirmation claire de la rupture consommée des liens antérieurs avec le parti communiste (lequel a obtenu 1,93% des voix aux élections présidentielles de 2007).
Dans les mois qui viennent, les différentes structures (branches ou territoires) de la CGT doivent donc se livrer à une investigation critique sur la pertinence de leurs principes organisationnels, de leurs modes de fonctionnement et de leurs champs de compétence. Le conseil national se chargera de faire une synthèse à partir de ces différentes contributions.
Ces résolutions de congrès demandent à être mises à pratique. Il est cependant significatif qu’elles aient pu faire leur parcours au sein de la confédération et être adoptées à une très forte majorité. La CGT est en effet peu portée sur les débats concernant ses propres modes de fonctionnement. L’introspection et l’autocritique, plutôt considérés comme des signes de faiblesse, sont plutôt réservés à des organisations moins sûres d’elles mêmes.
A l’occasion de ce congrès, la confédération a réduit le nombre des représentants élus à son conseil confédéral national (le « parlement » de la confédération) et à son bureau (l’exécutif). Cela a soulevé le soupçon d’une volonté de centralisation.
Repositionner la CGT dans le dialogue social
De façon inattendue, les media ont couvert l’ouverture du congrès en soulignant la bonne qualité des rapports entre Nicolas Sarkozy et le secrétaire général de la CGT. Ce dernier a dû souligner dans son intervention qu’il n’était pas menacé de sarkozysme. Comment cette perspective a -t-elle pu susciter l’intérêt des journalistes et troubler les militants d’une confédération réputée pour la rugosité de son approche du dialogue social, tant dans les entreprises qu’au niveau politique ? Deux raisons principales expliquent sans doute cette situation inattendue.
D’un côté, la CGT reste en France le principal sinon le seul syndicat qui soit capable d’offrir une opposition structurée au pouvoir. Cela n’est pas vrai dans tous les domaines de la vie sociale. Mais la CGT contrôle encore des secteurs vitaux, comme les transports publics, la production et la distribution électrique, une partie des industries de la défense, etc. Elle constitue un interlocuteur potentiel en cas de négociations difficiles. A la différence de la CFDT, elle est n’est pas soupçonnée de rechercher a priori des compromis. Cela lui confère un statut d’interlocuteur exigeant. Le pouvoir politique sait qu’en France les risques de débordement sociaux sont toujours présents. Lorsque l’opposition politique est peu crédible, il faut disposer d’un relais social capable de servir de médiateur en cas de coup dur. La CGT occupe de ce point de vue une place unique. Nicolas Sarkozy sait de son côté que sa politique de transformation du pays provoque des mécontentements importants et qu’il faut s’attendre à des mouvements sociaux, à un moment ou à un autre. La CGT peut exercer une fonction charnière dans ces circonstances-là.
D’un autre côté, la CGT a perdu du temps dans son adaptation à une société qui privilégie moins le conflit immédiat et qui recherche au contraire la prévisibilité. Les nouvelles catégories de salariés stables ne se reconnaissent pas dans les pratiques d’affrontements permanents avec les employeurs. Les salariés précarisés ne se trouvent pas dans les rangs syndicaux. Le risque de perte de pertinence sociale est fort. La CGT constate aussi que faute d’affirmation prospective dans les négociations sociales, elle a perdu l’initiative y compris dans ses propres rangs. Chaque structure est renvoyée à ses propres intérêts au détriment de convergences peut-être difficiles mais productrices d’identité organisationnelle. La CGT a besoin de s’impliquer plus fondamentalement dans les débats sur l’avenir social du pays et de moins apparaître comme représentant un passé en voie d’extinction.
Cette démarche peut facilement être qualifiée de « réformiste », ce qui représente une lourde accusation auprès d’une partie importante des militants CGT habitués à se reconnaître dans des démarches moins timides. Cela représente surtout un rapprochement de fait avec la CFDT, organisation qui fait profession depuis maintenant près de trente ans de « réalisme » syndical. La CFDT a ainsi pu acquérir le statut de syndicat « responsable », prêt à appuyer des compromis difficiles à défendre auprès des salariés eux-mêmes. Elle y a perdu de l’audience électorale. Mais elle y a gagné en cohésion interne, sous une impulsion renforcée du centre de l’organisation. Cela n’a pas manqué d’intéresser une direction cégétiste qui craint que l’opposition de principe aux compromis dans la période actuelle soit le garant d’un immobilisme organisationnel de très long terme.
Représentativité et positionnement syndical
La CGT a promu avec la CFDT une réforme des règles d’accès à la représentativité qui a été sanctionnée par une loi en août 2008. Désormais, dans les entreprises, il faut obtenir au moins 10% des suffrages pour pouvoir désigner un délégué syndical, et donc participer aux négociations. Il faut en outre que les signataires des accords représentent 30% des votants pour qu’un accord soit valide, sauf si une opposition de plus de 50% des votants se manifeste.
Cette nouvelle règle se met en place, avec beaucoup de difficultés pratiques. Elle concernera les accords de branche et nationaux dans les années qui viennent. Les autres syndicats ont vivement reproché à la CFDT et à la CGT, les deux confédérations les plus puissantes, de s’être entendues avec le gouvernement au détriment des syndicats plus modestes. Ces derniers risquent de disparaître petit à petit du paysage électoral faute d’accéder aux 10% fatidiques.
Au sein même de la CGT, cette alliance avec la CFDT sur un thème aussi sensible que celui de la représentativité a bien été interprété comme le signe d’une volonté de coopération plus étroite entre les deux centrales sur d’autres sujets. Or, les oppositions restent très vives sur le terrain. Les deux syndicats y sont souvent en concurrence et les pratiques de l’un y sont souvent décriées par l’autre. Lors du congrès de la CGT l’invitation faite au secrétaire général de la CFDT d’assister aux débats a dû être retirée, de crainte de manifestations d’hostilité trop vives. Mais les deux confédérations ont des intérêts stratégiques communs. Elles ont compris que, par-delà des divergences qui subsistent entre elles, elles jouent le devenir du rôle syndical dans les décennies qui viennent. La CFDT a fait le choix de s’orienter vers un « syndicalisme de proposition », qui cherche à s’ajuster aux enjeux du moment. Cela la conduit, dans un moment de rapport de force défavorable pour les salariés, à accepter des formules condamnées par les syndicalistes les plus à gauche sur l’échiquier politique. La CGT souhaiterait ne plus être considérée comme le syndicat qui, faute de pouvoir assumer des compromis, dit non à toute évolution. Cela lui permettrait de mieux utiliser son rapport de force effectif sur le terrain et de ne pas laisser la CFDT en face à face avec les employeurs et le gouvernement lors de moments décisifs, comme cela a été le cas sur les transformations des systèmes de retraite. Mais, ce faisant, la direction confédérale se met en difficulté face aux représentants de ses bases souvent les plus solides qui sont aussi les moins sensibles au besoin de compromis dans la période actuelle. La direction est ainsi accusée de se rapprocher de la CFDT. Mais elle se voit aussi reprocher de favoriser le départ de certains groupes de salariés vers les syndicats moins bien implantés mais plus militants, comme SUD.
Recomposition des priorités syndicales
L’évolution incontestable de la CGT marque un déplacement des enjeux syndicaux en France. Le débat sur les structures de la CGT, s’il est suivi d’effet, indiquerait que cette centrale est capable d’opérer un retour sur elle-même qui ne pourra manquer de provoquer des remises en question plus importantes. Déjà, des changements de personnes ont été enregistrés lors de ce congrès. B. Thibault lui-même, arrivé à la tête de la CGT en 1999 après avoir exercé un rôle leader dans le conflit de 1995, quittera sans doute ses fonctions avant le prochain congrès en 2012. Cela lui donne l’occasion de prendre des risques pour un renouvellement nécessaire mais qui demandera beaucoup d’énergie. Les organisations syndicales françaises, et la CGT particulièrement, sont peu équipées en matière de politique organisationnelle et en matière de formation de leurs groupes dirigeants. L’affirmation des principes de démocratie interne et la conformité aux nuances de l’orthodoxie servent d’équipement collectif à ce sujet. Or, les besoins d’évolutions organisationnelles, les exigences dans la préparation à l’exercice des leaderships ne peuvent plus se satisfaire de règles aussi frustes. Des formes de professionnalisation et d’exercice d’un intellectuel collectif en matière de gestion des formes d’organisation sont essentielles. Faute de cela, la CGT, à l’instar des autres organisations françaises, est condamnée à suivre la pente de l’institutionnalisation. Les syndicats français peuvent se survivre en se reposant sur les droits institutionnels dont ils disposent. Ils leur offrent des moyens financiers et humains de fonctionnement. Ils leur tracent des pistes d’intervention, ils leur offrent les conditions d’une reconnaissance de représentation officielle. Mais ils les obligent d’autant moins à évoluer qu’ils les rendent indépendants de leur base sociale.
Le déficit ne se situe donc pas dans la reconnaissance officielle. Il se situe dans la capacité des syndicats à se transformer eux-mêmes. Ne pas seulement voir dans les contraintes externes les raisons du déclin entamé depuis plus de vingt ans constitue un progrès, mince mais décisif s’il indique une mise en mouvement. Identifier dans une auto-transformation les fondamentaux principaux des évolutions à entamer constitue aussi un autre signe positif. Cela ouvre sans doute un parcours bien plus long et douloureux que ce que les uns ou les autres peuvent imaginer. Les garanties du succès ne sont pas assurées.
Qualifier « d’évolution réformiste » les mouvements entamés lors de ce 49ème congrès est donc très réducteur. Cela ramène la question de la transformation syndicale à celle des positionnements politiques. Or, aujourd’hui, ces positionnements sont beaucoup moins décisifs que la question de l’adéquation de l’appareil syndical aux transformations du salariat lui-même. B. Thibault indique cette voie lorsqu’il souligne qu’il faut faire de la CGT « le syndicat de tous les salariés », ce qui signifie qu’aujourd’hui elle n’est – au-delà des proclamations – présente que dans des secteurs peu porteurs d’avenir.
Plus d’un(e) parmi les délégués déjà avancés en âge du congrès doit avoir conscience que cela ne se fera pas sans transition générationnelle.
Cristian Dufour, Institut de Recherches Economiques et Sociales


























